Rangoun n'est plus, c'est officiel. La métropole du delta de l'Irrawady a perdu début novembre son rang de capitale, qu'elle détenait depuis l'indépendance du pays en 1948. La toute-puissante junte birmane a décidé de changer de quartier général et choisi pour cela Pyinmana, une petite ville entourée de jungle, à 300 kilomètres au nord de Rangoun.
En une semaine, des milliers de fonctionnaires accompagnés de leurs affaires de bureau – mais coupés de leur famille – ont été contraints de faire le voyage en convois routiers et de s'installer dans une ville construite ex nihilo en deux ans. Le régime a prévu d'y héberger dans un premier temps 5000 personnes, jusqu'au rang de vice-ministre, mais le reste de l'administration nationale devrait suivre dans les mois à venir, avant la fin de l'année selon certaines sources. «Ce déménagement risque de créer des dissidences au sein de la classe des fonctionnaires obligés de se séparer de leurs proches», analyse un diplomate occidental.
L'un des premiers ministères à être délocalisé est celui des Affaires étrangères, alors que les ambassades n'ont toujours reçu aucune consigne. Les diplomates ont été uniquement avertis qu'on leur communiquerait prochainement un numéro de fax pour contacter leur correspondant à Pyinmana... Les fonctionnaires chargés des affaires intérieures, de l'agriculture et de l'énergie, au total une dizaine de ministères, ont également fait partie du mouvement.
Outre de nombreux bunkers et tunnels chargés de protéger les militaires d'éventuels bombardements américains, Pyinmana disposera bientôt d'un aéroport, d'une assemblée nationale, d'une centrale électrique, d'un hôpital militaire, de deux grands hôtels, de deux supermarchés et... d'un parcours de golf.
La rumeur veut que la paranoïa du général Than Shwe, dont la hantise est de subir le sort de Saddam Hussein face aux Américains, soit à l'origine de ce changement inédit depuis la naissance de Brasilia, la capitale du Brésil au coeur de l'Amazonie, en 1960. «Les analystes militaires birmans craignent depuis longtemps la vulnérabilité de Rangoun à une attaque venue de la mer», explique Larry Jagan, journaliste et chercheur spécialiste du pays.
Certains voient aussi dans cet immense projet le désir de l'homme fort du régime, féru de géomancie, d'apparaître dans la lignée des grands rois birmans comme fondateur d'une nouvelle capitale. Car si l'on parle le plus souvent de “la junte birmane” pour évoquer le régime de Rangoun, il ne fait plus de doute aux observateurs attentifs que Than Shwe règne en homme seul sur ses 50 millions de sujets pauvres et désespérés. Pour se maintenir au pouvoir, il joue habilement des rivalités entre son éternel numéro 2, le général Maung Aye, et son nouveau protégé, le général Thura Shwe Mann.
Les dirigeants birmans ont montré ces derniers mois une volonté de renforcer encore l'isolement du pays et ce changement de capitale risque de ne pas arranger les choses. Il rapprochera certes physiquement leur quartier général de la frontière avec la Chine, leur principal allié. Mais l'exil du gouvernement dans une ville où les télécommunications et l'approvisionnement en électricité ne sont toujours pas garantis risque de voir se détériorer encore les relations avec les pays occidentaux après le départ de la Birmanie de l'Organisation internationale du travail et le retrait du pays du Fonds mondial pour le Sida. Les ONG étrangères présentes sur place doivent aussi subir de plus en plus de restrictions depuis plusieurs mois.
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